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Le VIH et le développement 
Josef Decosas

Courrier électr. : 104737.3055@compuserve.com

Exposé en plénière dans le cadre de la XIe Conférence internationale sur le sida, Vancouver, 1996

Le présent article a été réalisé grâce à une subvention de l’Agence canadienne de développement international.

Pour les biologistes, le développement n’est pas un concept compliqué. Il correspond à la réalisation de potentialités innées. Étant donné que les potentialités biologiques sont connues, on peut classer le développement comme étant soit lent ou rapide, normal ou anormal, complet ou incomplet. Il n’existe cependant aucun ensemble de gènes qui détermine la forme potentielle des sociétés humaines. Par conséquent, le développement, lorsqu’on l’applique aux sociétés, devient un terme insaisissable qui peut désigner un grand nombre de choses différentes.

Le développement international en tant qu’activité publique distincte a commencé par un programme lancé par le président des États-Unis, Harry Truman, lors de son discours inaugural en 1949. Ce devait être " un nouveau programme audacieux visant à rendre disponibles les progrès scientifiques et industriels (américains) en vue de l’amélioration et de la croissance des régions sous-développées "1. Dans ce contexte, le sous-développement signifiait " une économie primitive et stagnante ". L’indicateur servant à mesurer le niveau de développement était la performance de l’économie. Le nouveau programme audacieux de Harry Truman s’est cependant vite heurté à des problèmes. En 1973, le président de la Banque Mondiale, Robert McNamara, a dû reconnaître publiquement que le développement avait rendu les riches plus riches, mais qu’il n’avait pas profité aux pauvres2. La distribution des richesses est devenue un problème de développement, dans la mesure où l’on pouvait discuter de problèmes de distribution à l’époque de la guerre froide. La solution mise de l’avant par McNamara, et qui est devenue la nouvelle tendance en matière de développement, fut l’" aménagement rural ".

Le changement majeur suivant, en ce qui concerne le discours sur le développement, s’est produit en 1987, avec le dépôt du rapport de la Commission mondiale pour l’environnement et le développement, dirigée par le premier ministre norvégien Gro Harlem Bruntland3. Les auteurs du document ont créé le terme de " développement durable ", lequel combinait de manière ingénieuse les messages de croissance économique de l’époque Truman et les messages anti-croissance du Club de Rome4 et du mouvement écologiste.

Étant donné l’évolution rapide du concept de développement, les mesures standard de la performance de l’économie ont rapidement perdu leur utilité en tant qu’indicateurs. En 1990, Mahbub ul Haq a proposé un nouvel indicateur composite dans le Rapport mondial sur le développement humain du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), soit l’indice du développement humain (IDH)5. L’IDH a été conçu à partir de quatre variables : l’espérance de vie à la naissance, le taux d’alphabétisation des adultes, le nombre moyen d’années de scolarité et la mesure ajustée de la production économique par habitant. Dans la version de 1995 de l’IDH, le taux brut d’inscription scolaire a remplacé le nombre moyen d’années de scolarité6. À l’échelle internationale, un nombre grandissant d’intervenants considèrent l’IDH comme l’indicateur le plus approprié pour mesurer le niveau relatif de développement d’un pays.

Il est nécessaire d’interpréter le rapport observé entre le niveau de développement et la prévalence du VIH. S’agit-il d’un faux rapport ? Le VIH ralentit-il le processus du développement ? L’épidémie de VIH est-elle le symptôme ou la conséquence d’une lacune sur le plan du développement ?

Le moment où le virus s’est introduit constitue un facteur de confusion qui pourrait mener à une corrélation absurde entre le niveau de développement et la prévalence du VIH. Cependant, la plupart des pays classés au sommet de l’échelle de l’IDH (principalement en Europe), et la plupart des pays se retrouvant au bas de cette échelle (principalement en Afrique sub-saharienne) sont touchés par des épidémies arrivées à maturité qui présentent des taux relativement stables de prévalence du VIH. Un grand nombre des pays asiatiques aux prises avec les premières phases d’expansion de l’épidémie se retrouvent au milieu de l’échelle de l’IDH. On s’attend à ce que le lien observé devienne encore plus solide à mesure que leur épidémie mûrira.

L’un des messages les plus répétés de la campagne de prévention du sida est le slogan : " Le sida menace tout le monde ". À l’échelle individuelle, cela est certainement vrai, mais les risques que courent les pays et les sociétés de faire face à de graves épidémies de sida sont de toute évidence inégaux. Comment se fait-il que 15 % des adultes ougandais soient séropositifs alors que ce taux n’atteint que 0,15 % au Danemark7 ? Les différences de comportement sexuel qui existent probablement entre ces deux sociétés ne pourraient jamais être prononcées au point d’expliquer la différence centuple que présentent les taux d’infection par le VIH. On ne peut expliquer cette différence qu’en invoquant un certain nombre de puissants cofacteurs qui facilitent la transmission du VIH. De façon générale, on peut regrouper ces derniers en facteurs biologiques, culturels et structurels. Voici quelques exemples :

Le rôle clé joué par les maladies sexuellement transmissibles non traitées dans la production des épidémies de VIH a fait l’objet d’un examen et d’une description détaillés8. L’enquête communautaire de Brabin et al. (1995) portant sur les infections des voies génitales chez les adolescentes nigérianes fournit un aperçu de l’importance que revêt ce facteur9. Parmi 158 adolescentes âgées de 17 à 19 ans vivant en zone rurale, 44 % souffraient d’une infection des voies génitales au moment de l’enquête, alors que moins de 3 % d’entre elles s’étaient déjà fait traiter. Le mécanisme d’action de ce facteur est de nature biologique, mais le fait qu’il existe chez les femmes autant d’infections génitales non traitées constitue un problème de développement. Cela relève de la disponibilité, de l’acceptabilité et de la qualité des services médicaux. Cela relève de la capacité des gens de payer les bons médicaments. Cela relève du niveau et du contenu de l’éducation fondamentale que reçoivent les filles. Cela relève du niveau d’autonomie dont font preuve ces femmes en se faisant soigner quand elles en ont besoin.

La grande différence d’âge entre les partenaires sexuels masculins et féminins est un phénomène culturel très répandu soutenu par la pratique de la polygynie et de la dot payée par le fiancé (" bridewealth " en anglais). Ce phénomène représente également une caractéristique historique des sociétés européennes. Anderson et al. ont démontré, au moyen de modèles mathématiques, le puissant effet que produit l’union de partenaires d’âges différents sur la facilitation de la propagation du VIH10. Le type d’union sexuelle est déterminé culturellement, mais il s’agit en réalité d’un problème de sexe et de développement. Les jeunes filles ayant peu accès à l’instruction, à la formation professionnelle ou à des capitaux n’ont souvent d’autre choix pour survivre que d’avoir des relations sexuelles avec des hommes plus âgés. Quand les possibilités en matière d’éducation pour les femmes s’améliorent, les différences d’âges entre les partenaires sexuels diminuent généralement11.

Les effets de la migration de travail et des mouvements de réfugiés sur la propagation du VIH ont été documentés12. À moins d’être déplacées de force, les populations se déplacent si elles ont peu de chances de survivre au point de départ ou s’il existe des perspectives intéressantes au point de destination. En 1973, le problème de la distribution des ressources a amené la Banque mondiale à redéfinir pour la première fois le concept de développement. Il convient donc d’illustrer la relation complexe qui existe entre le VIH et la migration de travail au moyen d’un exemple qui remonte au début du développement économique à l’état brut.

L’un des monuments à la philosophie du développement des années 1950 et 1960 est le gigantesque lac Volta au Ghana, l’un des plus grands lacs artificiels sur terre. Ce lac a été créé par la construction du barrage hydroélectrique d’Akosombo entre 1961 et 1966. Le Ghana était devenu depuis peu le premier pays africain à s’être libéré du régime colonial. Peu après avoir prêté serment comme premier président du pays, le Dr Kwame Nkrumah s’est rendu aux États-Unis afin de négocier un accord de financement avec la Banque mondiale et le gouvernement américain pour la construction du barrage. Ce dernier était un élément majeur du rêve que nourrissait le Dr Nkrumah de propulser le Ghana et tout le continent africain dans le xxe siècle. À un certain moment dans l’histoire, le rêve de Nkrumah s’est heurté à des problèmes. Son gouvernement a été renversé lors d’un coup d’État militaire en 1966 et la prospérité économique de ce jeune pays a alors connu une chute vertigineuse. Pendant les années 1970, près de dix pour cent de la population ghanéenne a quitté le pays afin d’échapper à la pauvreté et à la famine. La prospérité du Ghana est aujourd’hui de nouveau à la hausse et le pays connaît une reprise économique stable mais encore fragile. Aujourd’hui, une génération après l’achèvement du barrage, le Ghana fait aussi face à une épidémie de VIH. La figure 2 présente certains des résultats de l’enquête de séroprévalence du VIH de 199513. Sept des huit sites de surveillance sentinelle (voir figure 2) montrent que la séroprévalence du VIH chez les femmes enceintes se situe entre un et quatre pour cent. Cette situation est semblable à celle que connaissent les pays voisins à l’est du Ghana : le Togo, le Bénin et le Nigéria. Le huitième site, la ville d’Agomanya, est le centre administratif d’un district rural adjacent au barrage d’Akosombo. La prévalence de l’infection par le VIH est cinq à dix fois plus élevée chez les femmes enceintes d’Agomanya que dans le reste du pays. Quel rapport y a-t-il avec le barrage hydroélectrique ?

Pendant les années 1960, la création du nouveau lac Volta a entraîné l’inondation d’une superficie de 8 500 kilomètres carrés et forcé le déplacement d’environ 80 000 habitants, dont un grand nombre faisait partie du groupe ethnique des Krobo14. Les Krobo, cultivateurs de tradition, ont perdu la plupart de leurs terres arables. Les hommes sont devenus pêcheurs, certains ont migré en aval pour travailler à la construction du barrage. Un grand nombre de femmes ayant perdu leur terre, cependant, ont commencé à travailler dans le seul secteur d’activité rentable et croissant, c.-à-d. comme employées du secteur des services dans les hôtels et les débits de boisson qui surgissaient de terre dans les petites villes de la région. De là, il n’y avait qu’un petit pas à franchir pour accéder au monde de la prostitution, l’un des rares domaines incontestés où les femmes pouvaient réaliser leurs ambitions d’entrepreneuses. Comme la plupart des travailleurs ont quitté le site de construction au bout de cinq ans, les femmes ont fait de même et poursuivi leurs activités à Accra et à Kumasi, puis à l’étranger, partout en Afrique de l’Ouest. Les remises des femmes travaillant dans le domaine de la prostitution sont devenues une source importante de fonds destinés au développement dans certaines villes de la région. En 1986, un étudiant travaillant à sa thèse de doctorat dans le village de Kodjonya (10 000 habitants) a signalé que ce dernier comptait plus de trente maisons " convenables ", y compris la maison du chef ainsi que trois entreprises de fabrication (de savon et d’alcool) construites par les femmes de l’endroit travaillant à l’étranger dans le domaine de la prostitution15.

La succession héréditaire au sein de la société des Krobo est patrilinéaire. Un enfant qui ne connaît pas son père n’a aucune chance de recevoir d’héritage. Les nombreux enfants illégitimes nés pendant le boom de la construction avaient peu de chances de survivre sur le plan économique. La situation était particulièrement difficile pour la première cohorte de filles Krobo nées de jeunes femmes qui commençaient à peine à apprendre à survivre en se prostituant auprès des travailleurs de la construction. La figure 3 illustre l’héritage laissé par cette situation. La figure présente le profil de la prévalence du VIH chez les cohortes de naissance des femmes enceintes d’Agomanya, comparé avec le profil des quatre capitales provinciales détenant les taux de prévalence les plus élevés : Bolgatanga, Ho, Cape Coast et Kumasi. La différence qui existe entre les deux lignes est une indication de la contribution faite par les prostituées qui reviennent chez elles à la prévalence du VIH dans la région du groupe ethnique Krobo. La contribution la plus importante se fait dans les tranches d’âge supérieures, ce qui était à prévoir étant donné que ce sont surtout les femmes d’un certain âge qui regagnent leur lieu d’origine. Cela pourrait toutefois aussi s’expliquer par le fait qu’il y a moins de prostituées parmi les jeunes cohortes. Les taux d’infection sont les plus élevés dans les cohortes de naissance de 1956 à 1965, chez les femmes nées au c‘ur des activités de construction. Un grand nombre d’entre elles sont des filles de travailleurs de la construction qui n’avaient d’autre choix sur le plan économique que de suivre leur mère dans le monde de la prostitution.

L’avenir économique du Ghana semble aujourd’hui plus brillant et les remises des femmes travaillant à l’extérieur se font rares. Presque toutes les prostituées ghanéennes en Côte d’Ivoire sont infectées par le VIH et un grand nombre d’entre elles retournent chez elles malades et sans ressources. La prostitution n’est plus un choix intéressant pour assurer sa survie sur le plan économique, bien qu’il existe encore peu de solutions de rechange. L’arrivée de jeunes filles dans ce métier semble se limiter maintenant à quelques rares cas et les taux d’infection par le VIH chez les jeunes femmes Krobo sont en train de rejoindre les taux moins élevés observés dans le reste du Ghana.

Cet exemple démontre à quel point il est difficile d’établir le mécanisme d’association qui existe entre les facteurs de développement et le VIH. L’enchaînement de causalité, si tant est qu’on puisse le retracer, est tortueux et complexe. Un grand nombre d’années séparent la cause de l’effet, soit une génération entière dans cet exemple particulier. Enfin, si les constructeurs du barrage d’Akosombo avaient pu anticiper l’épidémie et avaient effectué l’analyse coûts-avantages habituelle, le coût de l’épidémie aurait disparu dans les procédures habituelles d’actualisation utilisées lors d’un tel exercice. Personne n’a jusqu’ici calculé le montant des remises des femmes Krobo travaillant à l’étranger, mais la richesse qu’elles ont créée est visible dans toutes les petites villes de la région. Cela représente assurément des économies supérieures à celles que ces femmes auraient pu réaliser si elles étaient restées chez elles. Cela pourrait bien avoir représenté la plus importante source de capitaux destinés au développement dans la région depuis environ vingt ans. D’un autre côté, le coût économique de la prostitution ne se fait sentir qu’aujourd’hui. Les Ghanéennes tombent malades dans leurs colonies de peuplement en Côte d’Ivoire, reviennent chez elles et dépensent le reste de leurs économies en soins médicaux. Ensuite, elles meurent. Le coût économique mesurable de ce processus est minime. L’effet économique visible est une période de prospérité économique pour les vendeurs de médicaments brevetés, les charlatans et les sectes religieuses charismatiques.

L’histoire des femmes Krobo du Ghana est une anecdote. Mais c’est une anecdote qui a une certaine résonance. En 1988, Usher a visité les villages de repeuplement du barrage hydroélectrique de Sri Nakharind dans le nord de la Thaïlande. Elle a constaté l’absence totale de jeunes gens dans les villages. Lorsqu’elle a demandé aux villageois où étaient leurs enfants, elle a reçu des réponses toutes prêtes concernant l’usine dans laquelle leurs fils travaillaient. Quant aux filles, les réponses demeuraient vagues : " Elles travaillent à Bangkok, je ne suis pas certaine de l’endroit, elles ne me l’on jamais dit exactement. Mais chaque mois elles envoient de l’argent à la maison pour nous aider à payer la nourriture16. " En Asie du Sud-Est, tout comme en Afrique de l’Ouest et dans de nombreuses autres régions du monde, le développement industriel inégal et parfois impitoyable et sauvage a mené à des mouvements massifs de population. Les jeunes se déplacent, d’une part poussés par la destruction de l’environnement et l’incapacité de faire face à un environnement de plus en plus monétarisé, d’autre part attirés par la perspective d’emplois rémunérateurs dans les villes, les mines ou les plantations. Quant aux jeunes femmes, les premiers pas se font souvent vers la prostitution, car c’est probablement le seul domaine d’activité offrant des possibilités d’emplois. Les adolescentes nigérianes qui présentent une infection génitale non traitée, les jeunes femmes thaïlandaises déplacées travaillant dans une maison de tolérance de Bangkok et les prostituées ghanéennes mourant du sida après leur retour d’Abidjan représentent les disjonctions et les discordes dans le processus de développement. Elles n’apparaissent peut-être pas dans les statistiques économiques nationales, mais cela n’en diminue pas moins leur importance.

La question de l’impact du VIH sur le développement a reçu beaucoup d’attention. Il s’agirait certainement de la question la plus importante à poser si pareil impact était mesurable, si des mesures comparables étaient disponibles pour tous les autres problèmes sociaux et sanitaires, et si les décisions politiques étaient rationnelles17. Aucune des trois prémisses n’est satisfaite et pourtant l’assertion selon laquelle le VIH entravera sérieusement le progrès social et économique remonte à peu près à la même époque que les efforts fournis pour trouver des preuves à l’appui. L’histoire n’est pas très indulgente envers cet exercice de rationalisation. L’épidémie de peste du xive siècle a décimé le tiers de la population européenne, a provoqué l’augmentation des salaires et a contribué de façon décisive à mettre fin au système féodal et à annoncer l’essor de la prédominance économique globale de l’Europe. De la même façon, l’épidémie de syphilis qui a suivi au xive siècle a causé la mort d’une grande partie de la population européenne, mais cela a permis à la bourgeoisie naissante de finalement venir à bout de la domination de l’aristocratie et d’ouvrir la voie aux empires marchands de l’époque victorienne18. Les rappels de la syphilis aujourd’hui sont plutôt distingués et inspirants. Parmi eux, on compte la fabuleuse architecture des stations thermales européennes comme Karlovy Vary en République tchèque, construite pour héberger les parents syphilitiques de l’aristocratie dirigeante de Vienne, ainsi que les perruques complètes de nos juges, introduites par leurs prédécesseurs pour cacher la perte de cheveux due au traitement au mercure.

Il n’est donc pas surprenant que les efforts déployés pour trouver des preuves à l’appui des affirmations de dévastation économique due au VIH n’aient pas été très fructueux. En 1992, Over a résumé dans un document de la Banque mondiale certaines des premières études menées en Afrique19. Il avait bien prévu une diminution du taux de croissance du produit intérieur brut (PIB) par habitant d’environ 0,15 % par année en moyenne et de 0,33 % pour les dix pays d’Afrique les plus touchés. Toutefois, certaines des hypothèses fondamentales de ces études sont discutables. Le nombre projeté de cas de sida a été surestimé. Les projections supposent une erreur systématique par excès de l’épidémie sur le plan social, qui n’était qu’un phénomène passager en Afrique. Enfin, les projections ne prenaient pas en considération l’important surplus de main-d’uvre en Afrique. Des travaux plus récents de la Banque mondiale, comme l’analyse de l’impact du sida sur le développement de l’Ouganda par Armstrong, sont moins catégoriques dans leurs prévisions macroéconomiques20. Plus récemment, Bloom et Mahal ont examiné les effets macroéconomiques du VIH sur le taux de croissance du PIB dans 51 pays et n’ont trouvé aucun effet mesurable21.

Le manque de preuves en faveur d’un impact macroéconomique négatif du sida, ou même le fait de suggérer que, dans certaines conditions, le VIH puisse stimuler l’économie, ne devraient au fond surprendre personne. Il s’agit encore une fois de la même leçon apprise par la Banque mondiale au cours des années 1970 : les mesures de la performance macroéconomique ne suffisent pas comme indicateurs du bien-être ou du développement d’une société. Les économies nationales peuvent être stimulées par un grand nombre d’événements différents, dont certains sont carrément abominables, comme les guerres et les épidémies. Le fabricant de cercueils contribue autant à l’économie que le fabricant de berceaux. Il existe trois façons différentes d’examiner l’impact du VIH sur le développement. La première méthode consiste à envisager l’effet du virus sur le plan microéconomique ou à l’échelle du ménage. La seconde consiste à examiner isolément des secteurs sociaux et économiques distincts. Quant à la troisième, et la plus récente, il s’agit d’essayer de mesurer l’impact du VIH en fonction de l’effet de l’épidémie sur l’indice du développement humain.

L’étude effectuée en 1992 par Barnett et Blaikie constitue un exemple d’analyse microéconomique22. L’étude a révélé que la mort ou la maladie d’un membre de la famille causée par le sida menait à une dégradation du rapport producteur-consommateur chez presque tous les ménages observés. Cela se traduit par la réalité que décrit Topouzis dans son étude de l’impact du VIH sur les familles rurales en Ouganda23. Elle a découvert que le principal impact du sida était une augmentation marquée des ménages pauvres gouvernés par de jeunes femmes. Cet effet du VIH sur la féminisation de la pauvreté et la distribution inégale des richesses est probablement l’un des effets les plus importants du VIH sur le développement.

Parmi les études sectorielles sur les effets du VIH, la production agricole a reçu beaucoup d’attention au cours des dernières années. L’une des méthodes adoptées par l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture consiste à identifier les systèmes agricoles qui présentent deux caractéristiques : le fait qu’ils soient vulnérables à la perte de main-d’uvre en raison du type de culture, des pratiques culturales, de la fertilité des sols et de la chute de pluie, et le fait qu’ils soient situés dans des régions à prévalence élevée du VIH. Il y a lieu de croire que, dans ces régions, la production agricole et la fertilité des sols sont en déclin, que les animaux nuisibles et les maladies végétales se répandent, et que les cultures de féculents à faible valeur nutritionnelle remplacent les cultures traditionnelles à forte intensité de main-d’uvre24. L’effet net est une détérioration de l’état sanitaire et nutritionnel. Il n’existe peut-être que quelques régions qui présentent cette double vulnérabilité dans un pays, et il se peut qu’elle n’ait pas d’effet mesurable sur la production agricole nationale. L’effet principal du VIH se fait sentir sur la distribution des ressources plutôt que sur les niveaux absolus. Il suffit de penser aux dernières crises au Rwanda et au Burundi pour nous rappeler l’importance que revêtent les problèmes de distribution dans la stabilité globale et le développement d’une nation.

Enfin, dans une étude récente menée pour le Programme des Nations Unies pour le développement, Bloom et al. examinent l’impact du VIH sur l’indice du développement humain25. La recherche révèle que certains pays dont le taux de prévalence du VIH est très élevé, comme la Zambie, ont un indice de développement inférieur de 20 pour cent à celui qui aurait été prévu à partir de leur position en 1980. Cela signifie un retard de dix ans dans le processus de développement, au rythme actuel de progression de l’IDH. Cependant, l’effet du sida sur l’IDH dans ce modèle est obtenu exclusivement par l’intermédiaire de l’effet de l’épidémie sur l’espérance de vie. Si nous acceptons que l’espérance de vie fait partie de l’indicateur de développement, alors nous ne devrions pas nous étonner si cet indicateur enregistre une épidémie d’une maladie mortelle. Néanmoins, la démarche consistant à rechercher l’impact du VIH sur le développement en examinant ses effets sur l’IDH représente une importante réussite sur le plan conceptuel. Une étude préliminaire des mêmes auteurs montre que lorsque des variables ajustées selon les disparités entre les sexes sont intégrées à l’IDH, l’effet sur le VIH devient encore plus manifeste.

Conclusion

Le VIH est une pièce importante du casse-tête du développement international. Il est relié à toutes les autres pièces par un labyrinthe d’enchaînements de causalité. Il constitue un indicateur de développement social inégal ou dysfonctionnel, il est la cause de retards de développement et il est le résultat de lacunes dans le développement des services sociaux et des services de santé. Si nous acceptons cela, nous devrions aussi accepter qu’il est nécessaire que les mesures d’intervention adoptées pour combattre le VIH tiennent compte de certains des aperçus concernant la pratique du développement. Il existe beaucoup d’aperçus ; certains ne sont que de simples modes, mais d’autres ont résisté à cinquante ans d’expérience pratique en matière de développement. Je n’en mentionnerai que deux :

Références

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22. Barnett, T. et P. Blaikie, AIDS in Africa: Its Present and Future Impact, Belhaven Press, London, 1992.

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